Les Pèlerins d'Yssel

Les Pèlerins d'Yssel

dimanche 16 février 2014

Gare aux fous s'ils sont plus sages que vous...

    Il s'appelle Jonham. Mais est-ce son véritable prénom ? Lui-même semble être incapable de répondre à la question. Il est fou. Imprévisible. Pathétique. Attachant. Son entrée dans Les Vengeurs est semblable à celle d'un chien dans un jeu de quilles...

" Moéva frissonna, saisie soudain par la sensation épidermique d’être observée en cachette. Elle détourna immédiatement son regard du joyau et le plongea dans les sous-bois. Le silence pesant de la forêt commençait à lui irriter les nerfs. Elle resserra sa poigne autour de la garde de son épée. Elle s’apprêtait à talonner sa jument pour reprendre sa route, quand une voix d’homme chantante la fit violemment sursauter.
– Din-gue-ding et din-gue-di-long ! A votre place, je ne ferais pas une telle chose. Din-gue-dong et din-gue-li-ding. Ce n’est pas bien. Ah ! Pas bien du tout !
Moéva leva la lame de son épée et scruta les environs. Y avait-il quelqu’un dans les fourrés qu’elle n’ait pas remarqué ? Sa voix paraissait être si proche… Mais aucune ombre humaine ne côtoyait celles des arbustes torturés. Où l’importun se cachait-il donc ?
– Din-gue-li-dou ! cria de nouveau la voix. Ici ! Plus haut ! Voilà…
Moéva leva immédiatement les yeux. Une paire de pieds pendait au-delà de la corniche de l’arc de triomphe. Elle fit un peu reculer Cœur-Louve. Avec stupeur, elle découvrit un jeune homme assis sur le monument, les jambes pendant dans le vide, et qui la regardait avec amusement. Il était vêtu d’un drôle d’accoutrement : une sorte de vêtement de Cour suranné, sale, terne et rapiécé. Un bonnet rond à fond plat était exagérément enfoncé sur ses oreilles.
– Bonjour ! lança amicalement l’énergumène. Je suis Jonham ! Souvenez-vous bien de ce nom. Il m’arrive tant de fois de l’oublier…
– Qui êtes-vous ? demanda sévèrement Moéva en espérant qu’il ne s’agisse pas d’une hallucination.
– Je suis… Ah ! (Il se gratta la tête d’un air sévère.) Voilà, ça recommence !
– Jonham ? s’enquit la guerrière avec prudence.
Le visage de l’homme s’éclaira. Il écarta les bras de côté et effectua de grands gestes frénétiques en diagonales.
– Je suis fou ! Non, pardon, je suis un fou. Un fou fou même, pourrait-on dire.
– Je vois, fit Moéva avec amertume. Et que faites-vous ici ?
– Vous ici ?
– Je vous demande pardon ?
– Pardon.
– Vous vous moquez de moi !
– Moi ?
– Descendez tout de suite ou je vous le fais chèrement payer ! le menaça-t-elle en agitant la pointe de sa rapière dans sa direction.
– Chuuut ! souffla l’homme en se penchant vers elle, son index droit posé sur ses lèvres. Ils n’aiment pas le bruit.
– Qui ça « ils » ?
Le fou sursauta et se mit à regarder de tous côtés. Ses yeux exorbités se fixèrent sur quelque chose d’invisible et virevoltant près de sa tête, qu’il suivit longuement des yeux avant de l’attraper vivement dans ses mains. Puis il porta celles-ci à son oreille et écouta avec attention ce qu’il y tenait enfermé.
– Ils disent que vous devez renoncer à retrouver votre sœur, dit-il avec sérieux.
– Pourquoi ?
– Hmm… (Il écouta de nouveau le vide entre ses paumes avec attention ; fit la grimace ; secoua ses mains en tirant la langue ; écouta encore.) Trop dangereux ! déclara-t-il avec effroi.
– Ce n’est pas ça qui va m’arrêter."

Les Pèlerins d'Yssel, tome 2 : les Vengeurs, chapitre 13.

    Il y a sans doute un peu du "Fou" de Robin Hobb dans Jonham, mais il y a surtout beaucoup de ces fous antiques et médiévaux que les croyances populaires rapprochaient davantage des sages et des oracles. La fracture de leur mental leur permettait d'exprimer (disait-on) une sagesse concrète, évidente et universelle. Plus proche de notre imaginaire, le fou incarne la différence ultime entre les êtres humains, au-delà du temps, des croyances et des cultures. Plus que de susciter la méfiance et la haine, il provoque la terreur ultime : celle de ne plus être soi-même, celle de se perdre à l'intérieur de son propre esprit, l'horreur d'être confronté chaque jour, chaque minute, à un étranger dans le miroir.
   Dans le cadre de mon roman, le fou n'appartient pas à une catégorie précise de déficience mentale. Cependant, il n'est pas soumis au mécanisme du refoulement : il laisse libre cours à sa vie psychique et à ses pulsions. Comportement envahissant et imprévisible qui, confronté aux clivages du monde extérieur, le plonge dans une grande souffrance. Celle-ci peut être intolérable au spectateur impuissant. Alternant les phases "normales" et les crises de démences à un rythme décousu, Jonham semble poursuivre une certaine logique, voire un but ; mais il est peu probable que ceux-ci soient les mêmes d'un jour à l'autre. Jonham remplit parfaitement son rôle d'élément perturbateur. Insaisissable, indéchiffrable, il pousse les autres personnages dans leurs retranchements ; il les confronte à leur propre part de folie intérieure, à l'absurde de leurs choix et à la fragilité du monde qui les entoure. Mon fou est un dément quelque peu médium : son esprit ouvert aux quatre vents le met en lien avec des choses invisibles, des âmes encore plus tourmentées que lui, des ombres avides de la chaleur des vivants. Il est leur jouet, mais aussi leur messager. Maudit, il prévient les héros des dangers qu'ils risquent à frayer avec le surnaturel. Mais le plus effrayant, c'est qu'il est conscient de sa folie et du mal qu'il peut faire à son entourage.

   Chacun de mes personnages est accompagné d'une musique, et je crois que the Parade d'Antimatter, intense, sombre, progressive, presque cacophonique, est très appropriée pour illustrer Jonham. Le travail sur les différentes voix mêlées est très intéressant et la montée en puissance du morceau s'accorde tout à fait aux crises de démence dont peut être victime mon personnage.


    Un fou est un outil dramatique à manier avec subtilité et parcimonie. Il faut jouer sur la peur et l'exaspération qu'il inspire, se servir de lui pour bousculer l'intrigue, suggérer des vérités cachées, révéler des secrets, ou au contraire, mystifier les autres héros considérés comme "sain d'esprit" ! Sans cesse au cours de l'écriture, il faut veiller à ne pas tomber dans la répétition des procédés littéraires ni dans l'excès : ce qui est un comble pour un être aussi frontal et subversif ! Jonham, c'est un peu ma nitroglycérine. Le confronter à mon héroïne principale, à l'esprit si cartésienne et au cœur tant vérouillé sur lui-même, était un plan démoniaque qui s'est mué en défi intéressant. De leur rencontre explosive, de leurs attentes contradictoires l'un envers l'autre, est née une des plus belles relations humaines qui soit : une amitié surprenante et inconditionnelle. Ensemble, ils évoluent dans une alchimie parfaite, mélange de crainte et de tendresse sur fond de grande mélancolie. Mais leur loyauté mutuelle survivra-t-elle aux tomes suivants ?
    J'avoue que je ne me lasse pas de relire les apparitions du fou et que je jubile d'avance de ces passages dans lesquels il me reste à le mettre en scène.
     
    La folie de Jonham est incurable. Certains craignent qu'elle soit contagieuse... Mais la mort est-elle le seul antidote à ce mal ? Et qui se devrait de la lui administrer ? Je vous invite à y réfléchir tout en vous laissant envouter par cet excellent morceau de Moonspell : the Antidote, issu de l'album éponyme. Cette musique reflète pour moi la séduction qu'exerce parfois le fou sur son entourage, ainsi que sa dangerosité. Cette chanson joint des phases langoureuses et une rythmique puissante, propices à mes envolées imaginaires ; la reprise à la fin du morceau est intense : c'est l'une de mes préférées.


Je vous remercie pour votre lecture et votre écoute !
A très bientôt !

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