Les Pèlerins d'Yssel

Les Pèlerins d'Yssel

samedi 21 septembre 2013

Des dragons, sinon rien.

     J'adore les dragons. Aucune créature mythologique n'a autant de noblesse et de classe. (Si tu penses à une licorne, change de blog.)
   
    Ah ! Les dragons ! Je rêve souvent que je suis l'un d'eux, que je vole haut dans les cieux et que je pulvérise mes ennemis à coups de grands souffles enflammés. Dans ma vie diurne je suis aussi un peu "dragonne" de caractère. Et régulièrement je me ruine en achat de T-shirts arborant ce noble animal. Si j'ai une voiture (et le permis de conduire, accessoirement) je collerais à l'arrière un "J'<3 les dragons", telle une Sybille Ramkin enamourée. J'ai pensé au tatouage... Mais non.
     Je suis née sous un signe de feu, le jour du solstice d'hiver, à l'aube d'une saison redoutable (et redoutée), à l'orée d'un nouveau cycle où la lumière reprend le pas sur les ténèbres. Je brûle d'espoirs et de passion. Impossible de créer un univers fantastique sans au moins un dragon dedans ; j'aurais l'impression d'oublier une partie de mon âme.
    Ma vision du dragon se rapproche de celle du dragon "occidental" mais les caractéristiques que je lui attribue sont issues de toutes les civilisations qui l'ont craint ou honoré. Je ne vais pas vous faire un cours entier sur ce qu'est un dragon, pour cela, il y a une page Wiki. Et à défaut de me lancer dans une thèse, voici juste quelques réflexions personnelles sur LE sujet.

   
    Mon dragon n'est pas le Mal incarné. Il est superbe, dans tous les sens du terme : sublime et conscient de sa supériorité. Il supplante toutes les autres espèces fabuleuses ; seuls les anges ne redoutent pas son ire et ont un meilleur charisme. Ne sont-ils pas d'ailleurs de la même origine divine ? Mais alors que les anges sont faits de Lumière, le dragon appartient tout entier à la Matière. C'est un titan élémentaire, son sang est celui du Big-Bang originel ; il est le prélude à la première Incarnation. Le dragon est une vieille légende encore agitée par les éclats de sa jeunesse perdue. Il est orgueilleux et impétueux. Profondément animal, il poursuit la satisfaction de ses besoins vitaux, obéit à ses instincts et tempère rarement ses pulsions. Sujet à la colère, il ne reconnait que les rapports de force et ne se laisse pas souvent vaincre par la pitié. Privé de l'usage oral du Verbe, il montre pourtant des capacités télépathiques ; nulle protection magique ou psychique n'est à l'épreuve de ses pensées ardentes. Le feu vengeur qui jaillit de sa gueule détruit tout à son contact ; même la chair des dieux y est sensible. Prédateur doté de tous les atouts (griffes, crocs, cornes, ailes, cuirasse, corps fuselé, queue, épines et plaques osseuses, feu, etc.), on dit que rien ne peut résister à sa faim dévorante, y compris le cœur des étoiles. Seigneur de toutes les espèces animales, hommes inclus, le dragon est l'adversaire rêvé pour celui qui souhaite s'élever de sa condition de simple mortel. Rusé et implacable, le dragon ne se laisse pas dompter ; il préférera mourir plutôt que de courber l'échine pour que s'y assoie un cavalier. Autrefois dans l'intimité des Divins, et bien que banni au plus profond des contrées les plus reculées et les plus sauvages, le dragon demeure leur émissaire : l'ultime épreuve ! Dans cette perspective, il est un être psychopompe : il guide les âmes d'un plan à un autre (non pas un plan physique mais un plan psychique). Celui qui le tue devient un héros : il accède à une caste supérieure dans l'ordre socio-culturel de l'Humanité. De même, si le dragon accepte de transporter un mortel sur son dos, il ne se soumet pas à lui ; il ne doit pas être considéré comme une bête monture, mais comme un passeur. L'extrait du tome 2 des Pèlerins d'Yssel que je vous propose à la fin de cet article illustre parfaitement ce propos.
     Symbole de puissance suprême, le dragon est également symbole de sagesse ; il est le gardien des savoirs ancestraux. Le trésor qu'il couve n'est pas composé d'or, ni de pierres précieuses, mais de vérités universelles et oubliées. Contrairement à la croyance populaire, il ne dort pas : il médite. Cette relique sacrée sur laquelle il veille n'est autre que le sens même de l'Existence. Partir à la connaissance de soi-même peut être effrayant. On craint énormément ce qui est tapi en nous, ce que l'on pourrait découvrir, ce que d'autres auraient pu percer à jour. Ils sont légions ceux qui ont peur de vivre selon eux-mêmes et jalousent ceux qui réalisent leurs rêves. Dans cette optique mystique, le dragon est la représentation de la bête qui gronde en nous, dans notre inconscient, cette horreur mêlée de peurs originelles et de sursauts égotiques que l'on doit affronter à chaque tournant de notre vie. Rare sont ceux qui osent espérer l'affronter. Et ceux qui osent engager le combat ne s'y prennent pas de la bonne manière : ils éliminent ce qu'ils devraient embrasser. Car (et j'insiste) ce qui est obscur et terrifiant n'est (peut-être) pas fondamentalement mauvais. L'ignorance est le pire fléau de l'âme. Celui qui tue un dragon, que ce soit Siegfried, le Dovakhiin ou le Dernier Roi Légitime des elfes d'Adir, absorbe sa puissance, son savoir, sa légitimité ; à son tour, il peut sans peine terrasser tous ses ennemis. Peut-on dire qu'en retour il y perd un peu de son âme et dépeuple le monde de ces êtres merveilleux, qui par la terreur qu'ils inspirent, rappellent à l'homme qu'il n'est pas le maître de cette terre ? Comme l'a dit Shakespeare dans Macbeth : "Celui qui combat le dragon devient un peu dragon lui-même." Celui qui chevauche un dragon est quand à lui ce sage qui accompagne la gracieuse montée de la Kundalini ; ayant puisé au fond de lui, au-delà des ténèbres, il accède à la clarté de l'esprit et à la tranquillité de l'âme. Il devient un Éveillé. Et par cet acte de Foi grâce auquel règne la Paix, il supplante tous les vains guerriers.
 
Pour vous accompagner musicalement pendant la lecture de l'extrait, voici une musique tirée du film  
le Voyage de Chihiro : The dragon boy.

    
   
  "Lentement, Livie se redressa et se risqua à lever les yeux vers le ciel. Son cœur se souleva de grâce : jamais elle n’avait été aussi proche des étoiles ! En tendant l’oreille elle aurait presque pu entendre la musique des sphères ! Le spectacle du firmament aussi pur et cristallin avait un tout autre charme et révéla enfin sa dimension mystique à la jeune femme ébahie. Comme elle était soudain prise d’un vertige en distinguant les différences de couleur entre Mændel la bleue et Nvel la verte, ou encore Auvel la rose, elle baissa ses yeux sur la terre qui défilait sous elle. Elle prit alors conscience de la vive allure à laquelle le monstre ailé traversait le ciel. A la lumière d’Yssel, les collines enneigées ressemblaient à des dunes d’argent que traversaient des rivières de mercure. Les forêts dessinaient des îlots sombres de formes diverses et étranges. Effectuant une torsion de son buste, Livie se tourna et regarda derrière elle. Les Montagnes Interdites élevaient leurs sommets effilés à l’assaut des étoiles tels les doigts des silths qui hantaient leurs pentes abruptes. La queue du reptile flottait derrière lui tel un étendard. La jeune femme se trouva soudain stupide alors qu’elle réalisait enfin : elle volait ! Et mieux encore : elle volait en chevauchant un dragon ! Une émotion vive de liberté et de puissance s’empara d’elle. Soudain ivre de gloire à l’idée d’être la première humaine à vivre cette expérience, elle écarta les bras et poussa un immense cri de joie et de libération. Alertée, la créature tourna légèrement la tête vers sa cavalière ; voyant son sourire extatique, elle reporta son regard vers l’horizon. Les minutes s’écoulèrent, magiques, sereines, transcendantes, et devinrent des heures inoubliables. Peu importait à Livie sa destination. Elle flottait au cœur de l’espace, entre l’infini du monde et celui du firmament. Depuis son « réveil », elle avait toujours été gênée, sans pouvoir mettre de mot sur sa sensation, par l’infini de son âme qui s’était retrouvée à l’étroit dans son corps mortel, comme si celui-ci avait été un vêtement que l’expérience de l’Au-delà avait rétréci. Mais sur le dragon, quelque chose chez la jeune femme, comme une résistance, venait de se briser. Une brèche s’ouvrait. Le voile de la réalité était de nouveau déchiré ; il ouvrait sur une liberté sans limite. Pour la première fois depuis qu’elle était revenue à la vie, son corps et son esprit vibraient en harmonie. Elle était enfin rentrée chez elle. En elle-même. Elle naviguait dans un sentiment indescriptible de bien-être et d’unité, d’où découlaient une joie profonde et une grande force intérieure. Maintenant qu’elle faisait « un » avec elle-même et avec le monde, elle découvrit que la lumière des saints stellaires n’était pas si éloignée des hommes. La vraie distance n’était pas celle qui séparait les choses et les êtres physiques – celle-ci était une illusion de la matière – ; la vraie distance – celle qui faisait mal, celle qui déchirait l’âme au quotidien, qui épuisait et décourageait, celle qui était un voyage de tous les instants – était celle qui séparait l’esprit du cœur. Livie apprit alors qu’élever son esprit se résumait à le plonger tout au fond de soi-même : cette pratique était le remède et la réponse aux piètres souffrances du quotidien et aux vaines angoisses de l’avenir."

Les Pèlerins d'Yssel
, tome 2, Les Vengeurs, chapitre 19.

Merci pour votre lecture.
A très bientôt.

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